Souveraineté numérique européenne : le libre au menu, le budget en dessert

/ La Commission européenne publie sa stratégie open source avec une enveloppe de 2 milliards d'euros sur sept ans, mais les critiques pointent un écart béant entre les ambitions affichées et les moyens réellement engagés.
publié le 10 juin 2026 mis à jour le 11 juin 2026

Deux milliards, c'est beaucoup et très peu à la fois

La Commission européenne vient de formaliser ce que la communauté du logiciel libre attendait depuis des années : une stratégie open source intégrée à sa politique de souveraineté numérique. L'enveloppe annoncée — 2 milliards d'euros sur sept ans, financements publics et privés confondus — a de quoi impressionner sur le papier. Rapportée aux 264 milliards d'euros de dépenses IT annuelles de l'Union, elle représente pourtant moins de 0,11 % du budget technologique européen. Autant dire une goutte d'eau dans un océan de licences propriétaires.

Le plan couvre un spectre large : intégration du libre dans les marchés publics, création de consortiums européens d'infrastructure numérique (EDIC), financement de l'Open Internet Stack — successeur du programme NGI (Next Generation Internet) — et développement de modèles d'IA ouverts. La France, l'Allemagne, les Pays-Bas et l'Italie participent déjà au DC-EDIC, opérationnel depuis octobre 2025, consacré aux communs numériques. D'autres consortiums sont prévus, notamment une suite logicielle libre pour l'enseignement.

Le fantôme du NGI plane sur la stratégie

L'ombre du programme NGI pèse lourd sur cette annonce. Depuis 2018, cette initiative avait financé environ 1 700 projets pour 190 millions d'euros via Horizon 2020 et Horizon Europe. Une étude de Gartner citée par la Commission reconnaît que 57 % de ces projets ont produit de véritables alternatives de marché. Le problème, c'est la suite : seuls 32 % ont décroché un financement ultérieur. L'abandon du NGI dans les programmes de travail Horizon Europe pour 2025 avait provoqué une levée de boucliers de la communauté libre, qui y voyait un signal désastreux.

L'Open Internet Stack, présenté comme le relais, mobilise environ 40 millions d'euros répartis entre technologies fondamentales (20,5 M€), accompagnement au déploiement (4 M€) et développement du Web 4.0 (16 M€). Des montants que OpenForum Europe, organisation de plaidoyer active depuis 23 ans, juge nettement insuffisants. Selon ses estimations, le seul instrument de maintenance du logiciel libre européen nécessiterait 350 millions d'euros a minima.

Des angles morts embarrassants

Côté marchés publics, la Commission reconnaît une tendance des administrations à « se concentrer sur le coût immédiat », ce qui favorise mécaniquement le verrouillage propriétaire. L'intention d'y remédier est louable. Mais entre l'intention et le changement réel de pratiques d'achat dans 27 États membres, le chemin reste considérable — et la stratégie ne propose aucun mécanisme contraignant.

L'open source matériel constitue un autre impensé. Malgré 500 millions d'euros investis par l'UE dans le RISC-V, la stratégie accorde une attention minimale au hardware ouvert. Un oubli d'autant plus surprenant que les enjeux de souveraineté sur les semi-conducteurs, la robotique et l'informatique en périphérie sont au cœur des tensions géopolitiques actuelles.

Enfin, le texte passe sous silence l'article 6 de la directive sur le droit d'auteur, malgré les demandes répétées de la communauté lors de la consultation publique. Les dispositions criminalisant la rétro-ingénierie de certaines technologies restent intactes — un paradoxe pour une stratégie qui prétend encourager l'ouverture.

L'IA ouverte, vitrine ou réalité ?

Le volet intelligence artificielle affiche des montants plus conséquents. Le programme GenAI4EU dispose d'une enveloppe de 700 millions d'euros, dont 50 millions fléchés vers les modèles ouverts. Le projet OpenEuroLLM, doté de 37,4 millions d'euros, vise à développer des grands modèles de langage multilingues sous licence libre. Destination Earth, jumeau numérique de la Terre, absorbe à lui seul 150 millions. Ces investissements sont réels, mais leur articulation avec l'écosystème libre existant reste floue. Comme le souligne une étude de l'European University Institute et du Fraunhofer ISI datant de 2021, chaque euro investi dans l'open source en génère quatre à cinq en retour. Un argument que la Commission cite volontiers, mais dont elle peine à tirer les conséquences budgétaires.

La stratégie prévoit aussi, en coordination avec l'ENISA, un catalogue des dépendances logicielles critiques et une capacité de miroir et de maintenance. Une démarche de résilience bienvenue, qui rappelle à quel point l'Europe a longtemps fait l'autruche sur sa dépendance aux infrastructures numériques américaines.

Au final, cette stratégie marque un tournant rhétorique indéniable. L'open source n'est plus un sujet de niche à Bruxelles, mais un pilier officiel de la souveraineté numérique européenne. Reste que les mots ne compilent pas, et que la communauté libre a déjà vu passer assez de feuilles de route pour savoir que l'exécution, pas la stratégie, fait la différence.

Sources : Silicon.fr, TechPolicy.Press, NGI Commons

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