
Vingt ans après son âge d'or, l'âne du peer-to-peer refuse de mourir. Tandis que les plateformes de streaming se multiplient, se fragmentent et augmentent leurs tarifs, un vieux compagnon des connexions ADSL refait surface : eMule et son cousin libre aMule connaissent un regain d'activité inattendu. La sortie d'une version majeure d'aMule, en juin 2026, vient confirmer que les réseaux décentralisés eDonkey et Kad, donnés pour morts, tournent toujours.
aMule « Alive again » : un mort-vivant en pleine forme
Considéré comme abandonné depuis plus de cinq ans, le client libre et multiplateforme aMule a publié une version 3.0.0 au nom programmatique : Alive again. Loin d'un simple rafraîchissement cosmétique, cette mouture s'accompagne d'une réécriture complète de la gestion des entrées/sorties disque, qui améliore nettement les vitesses de transfert — notamment sur les Mac à puce Apple Silicon. Le projet, dont le code reste ouvert et consultable sur son dépôt GitHub, illustre une vérité que les éditeurs propriétaires préfèrent oublier : un logiciel libre ne meurt jamais vraiment tant qu'il reste quelqu'un pour relancer la machine.
Côté Windows, l'écosystème eMule n'est pas en reste. Des versions communautaires comme la 0.70b et une bêta 0.72a corrigent la compatibilité avec Windows 11, intègrent le chiffrement TLS 1.3 et prennent désormais en charge l'architecture ARM64. De quoi faire tourner un client de 2002 sur les machines de 2026.
Quand le streaming pousse les internautes vers la sortie de secours
Ce réveil n'a rien d'un hasard nostalgique. Il s'explique par un mouvement de fond : l'éclatement de l'offre de streaming. À mesure que les catalogues se dispersent entre une dizaine de services payants — chacun avec son abonnement, ses exclusivités et ses hausses de prix régulières — l'utilisateur se retrouve à payer toujours plus pour voir toujours moins. Ajoutez à cela la fermeture progressive de nombreux forums et trackers BitTorrent, et le terrain redevient favorable aux vieux réseaux eDonkey/Kad, plus discrets, sans serveur central à faire tomber, et donc difficiles à éradiquer.
Le paradoxe est savoureux : les géants de la tech ont passé deux décennies à promettre que l'abonnement remplacerait la possession, que le « tout-cloud » rendrait le partage de fichiers obsolète. Résultat, c'est leur propre cupidité — fragmentation, publicité réintroduite, prix en hausse — qui renvoie une partie du public vers les outils décentralisés qu'ils pensaient avoir enterrés.
Mularr : le vieux mulet à l'heure de l'automatisation
Le projet le plus révélateur de ce renouveau s'appelle Mularr. Ce logiciel open source, installable via Docker, greffe sur eMule une interface web responsive et des API compatibles qBittorrent/Torznab. Traduction : il permet d'intégrer le bon vieux mulet aux outils d'automatisation modernes comme Sonarr ou Radarr, jusque-là réservés à l'écosystème BitTorrent. Le symbole est fort : une technologie née à l'époque des modems 56k se branche sans complexe sur les pratiques d'auto-hébergement de 2026.
Au-delà de la curiosité technique, ce retour rappelle une leçon politique. Les réseaux décentralisés et les logiciels libres constituent une infrastructure de repli, résiliente par conception, que ni la fermeture d'une entreprise ni la disparition d'un serveur ne peut éteindre. Pendant que des plateformes valorisées en milliards ferment du jour au lendemain, l'âne, lui, continue d'avancer.
Sources : Hipertextual